JEAN-CHRISTOPHE ROSE - Maradona, un Gamin en Or

Tout génie a sa passion : celle de Diego est dans un ballon noir et blanc ; petite balle de cuir qui tourne et roule inlassablement, et ce, que ce soit sur un terrain vague ou une pelouse britannique. Tout génie a son œuvre, celle de Diego est dans ses pieds Midas, dans son toucher de balle, ses dribbles, ses feintes chaloupées, ses buts. Oui, c'était un inventeur fou et génial, façon Emmett Brown, mais sans fiction. Ses créations ? Simples, de courts moments de grâce pure... Boire le calice jusqu’à lie, dit-on ? Oui allons-y ! Quitte à subir l'arrière-goût acide de l'amertume.

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Enfant de la misère made in Buenos Aires, enfant du peuple dans un pays abusé par des politiques corrompus, Diego, tout au long de sa carrière, a soufflé de l’espoir sur une Argentine désabusée.

Enfant phénomène, le trône des Dieux du Stade lui est déjà promis. Une coupe du monde junior dans les crampons, puis il entre dans l’arène au sein d’un club qui lui va bien : Boca Juniors. En bleu et jaune : il virevolte, accélère, dribble, lobe, tente des gestes impossibles, un préféré ? Retenons ce coup du foulard tenté devant un gardien de but égaré... Son tir passera à côté comme les plus belles actions : inachevées, à poursuivre...

Oui, il a une classe géniale, un talent de virtuose, mais surtout, ce numéro 10 prend du plaisir et veut en donner autour de lui. Il est chez lui dans un stade, c’est son terrain de jeu, son olympe, son sourire.

Expatrié au F.C. Barcelone, la réalité du foot business va lui mettre ce qu'on appelle en basket : un in your face violent. Il ne s’agit plus de s’amuser, mais de gagner encore et encore, toujours plus. Son génie explose et son talent énerve. Diego est trop grand, trop doué, c’est l’homme à abattre. Un défenseur de l’Athletico Bilbao ne s’en privera pas : son tacle assassin viendra casser les jambes du prodige.

Des broches aux chevilles, Diego Maradona comprend alors comment les choses se passent. On se doute combien il fut écœuré. Alors oui, il tapera parfois ses agresseurs, il trichera en main de Dieu, il prendra de la coke et fera pas mal de conneries en dehors des terrains. Mais comment réagir quand tout ce que l’on a de plus sacré est insulté et bafoué ?

Cela m’a rappelé les vers de Baudelaire dans l’Albatros, le côté chute d’Icare en plus :

Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

On a mal au cœur pour lui : comme un héros qu’on sacrifie, comme un imaginaire qu’on brise. Rien ne lui fut épargné : ni la gloire hystérique, ni ses dérives : une maîtresse qui passe devant un détecteur de mensonge devant tout SON pays. Le vice ira même jusqu’à montrer ses urines droguées à la télévision.

Bien sûr, il prit encore du plaisir, avec Naples notamment. Ce club de paria qui l’adopta et l’aima comme un fils. Ce club qui n’avait jusqu’alors rien gagné et qui, devint sous son règne, champion d’Italie. C'est grand, la légende napolitaine dit même que le petit homme enfilait des 3pts au basket... Un détail : avec ses pieds, évidemment.

Mais certaines blessures ne se refermèrent et ne se referment pas : cette finale de coupe du monde perdue face à l’Allemagne sur un penalty imaginaire, ce milieu du foot dont il fut le dieu et qui ne voulut plus de lui, ces politiques qui naguère aimaient s’afficher à son bras et qui maintenant lui tournent le dos.

On comprend mieux pourquoi il a craqué. Incompris, isolé, roulé dans la boue, ses pieds en or n’y pouvaient plus rien. Son histoire est belle et tragique, ce documentaire la raconte merveilleusement bien. Aucun sportif ne m’a ému à ce point. Diego était un artiste, un créateur de rêve et à force d’en donner : le monde lui a volé les siens. Qu'y a dit-il à dire d'autre ? Un peu d'espoir ? Un peu de paix ? D'amour ? Tout ça quoi, ce que certains appellent le bonheur, pas longtemps même, le temps d'un dribble, d'un passement de jambe.... Comme on dit là-bas : si Dieu veut, oui si Dieu veut...